Interventions de Claire Lamine et Freddy Letissier sur les Amap

Une soirée AMAP s’est déroulée le mercredi 3 décembre à Poissy.

Le film de la première partie puis la diversité et la qualité des intervenants ont permis au public d’obtenir de précieuses informations sur les AMAP en général et sur le projet d’AMAP à Poissy en particulier.

Si vous n’avez pas pu venir à la soirée, nous vous proposons une retranscription des interventions de Claire Lamine et Freddy Letissier.

Claire Lamine
Les Amap sont très diverses. La forme la plus répandue – un maraîcher qui produit un ensemble diversifié de légumes – se trouve en Ile-de-France et dans d’autres régions comme la région PACA où les Amap se sont montées en 2001. Les consommateurs récupèrent les légumes sous forme de panier chaque semaine et ils s’engagent à les payer par avance. Ils définissent avec le producteur ce qu’il y aura dans le panier, comment cela sera produit avec éventuellement à la clé des coups de mains ponctuels au producteur. D’autres produits peuvent s’adjoindre à ce panier. Cela se fait assez souvent sous forme de contrats spécifiques sur des œufs, de la viande, du fromage, etc. Telle est la forme canonique de la majorité des Amap de la région.

On a dans le Sud-Ouest, le Midi-Pyrénées ou en Auvergne par exemple des formes complètement différentes avec des AMAP qui sont plutôt partis d’éleveurs, de consommateurs en lien avec des éleveurs. Les colis de viande ne vont pas forcément être au même rythme et ne vont pas non plus poser les mêmes questions de soutien à l’agriculture que le maraîchage dans une zone périurbaine comme c’est le cas dans la région parisienne.

Les AMAP ont été précédées par d’autres types d’initiatives qui ne sont pas très éloignées. En France il y a le réseau des Jardins de Cocagne qui sont un dispositif d’insertion et regroupent plusieurs dizaines de jardins et dont certains sont très gros. Il existe des jardins de Cocagne ou systèmes analogues qui ont 700 paniers alors qu’un maraîcher d’Amap correspond à 40/50 familles. Certains maraîchers nourrissent plus de familles mais ils fonctionnent avec des structures plus importantes impliquant des salariés. Les Jardins de Cocagne emploient des personnes qui sont en insertion pendant 2 ans. Elles sont accompagnées par des formateurs qui sont là sur la longue durée. Il existait donc avant les Amap des systèmes avec une vocation sociale et militante.

Il y a aussi en Ile-de-France, à Rungis, une entreprise « Dynamis France » qui, depuis une dizaine d’années, vend des paniers « bio » qui s’appellent « Le campanier ». Et, maintenant, avec le développement de la vente par Internet, les sites du genre panier.com, panierpaysan.com se multiplient. Il y a aussi des organisations de producteurs qui fournissent des paniers comme les paniers du Val de Loire que l’on trouve à Paris. On trouve donc sous le vocable « panier bio » ou « panier paysan » les choses les plus différentes. Le vocable Amap, même si les Amap sont hétérogènes, renvoie à un type d’engagement particulier, un engagement de long terme entre des consommateurs et un producteur.

Les enquêtes réalisées auprès des consommateurs font ressortir une diversité de motivations. Certains s’engagent dans une Amap principalement pour le panier composé de produits bons pour leur santé. D’autres font ce choix parce qu’ils appartiennent déjà à des réseaux militants et c’est pour eux un prolongement d’autres engagements. Il y en a d’autres – et c’est peut-être les plus intéressants à observer – qui vont venir par hasard, parce qu’ils en ont entendu parler dans les medias, parce qu’ils sont intéressés par la consommation de produits locaux ou/et par le côté circuit court et qui, progressivement en fait, vont de plus en plus s’impliquer. On a là une trajectoire de développement de l’engagement des consommateurs à travers la pratique du panier et du collectif.

Inversement on a des Amap qui s’essoufflent parce qu’un nombre trop restreint de membres sont impliqués dans le réseau. En effet, à un niveau pratique, une Amap suppose aussi un minimum de logistique que prennent en charge en grande partie les consommateurs. Il s’agit de manière très concrète d’accueillir la livraison des légumes, de tenir des listes de produits et d’adhérents, de s’occuper de la distribution, de la gestion des contrats surtout quand il y en a un certain nombre, ce qui n’est pas rien. Dans une Amap moyenne – selon le nombre de produits distribués – il y a souvent de 5 à 7 personnes qui vont être fortement mobilisées.

On peut envisager les Amap comme une manière de requalifier les consommateurs, ce qui peut concerner potentiellement tous les adhérents, les plus impliqués comme les autres. La stratégie de la grande distribution (et de l’agroalimentaire) consiste à déqualifier le consommateur, se substituer à lui pour choisir et même cuisiner car proposer des plats cuisinés c’est un transfert ou un abandon de compétences. Si vous adhérez à une Amap vous allez devoir apprendre à cuisiner des produits inhabituels. En effet, en Amap, vous avez des produits locaux et de saison. En hiver vous n’aurez pas la diversité de légumes que propose la grande surface. On trouve pendant les mois d’hiver des légumes qu’on ne cuisinait peut-être pas tellement avant, par exemple des choux, des céleris, des produits que les gens n’aiment parfois pas beaucoup et qu’ils se mettent à cuisiner. La requalification passe par des choses très concrètes : les paniers sont pratiquement toujours accompagnés de recettes pour cuisiner les produits.

Bien que l’ont n’ait pas effectué d’enquêtes sur d’importants échantillons pour connaître le profil exact des adhérents d’Amap, on constate que ce ne sont pas des gens coupés dramatiquement du monde rural. On dit couramment que c’est un système « très bobo ». Ce que l’on sait, c’est que la consommation bio est adoptée par des personnes de niveau de qualification plus élevé que la moyenne mais pas forcément plus aisées. Mais c ’est un enjeu pour ces réseaux de devenir plus accessible non seulement en terme de prix et de revenus mais aussi en matière d’implantation afin que les Amap soit présentes dans un nombre plus important de quartiers et d’endroits.

L’engagement des consommateurs ne porte pas seulement sur un projet qui va être localement de s’allier avec un producteur pour de bons produits ; c’est aussi un réseau plus large qui se pose des questions sur son développement et sur son rôle dans les débats de société plus largement. Il existe environ un millier d’Amap en France. Voici un an on en était à 600/700. Le chiffre évolue très vite. Elles sont structurées en réseau au niveau local et régional mais pas encore au niveau national. D’un côté elles ont une capacité de mobilisation importante. Elles ont pris beaucoup d’ampleur. Il y a maintenant environ 200 000 consommateurs je pense (c’est très difficile à évaluer). Il y a une médiatisation qui n’est pas négligeable. On parle beaucoup des Amap dans tous les cercles, y compris les cercles institutionnels et politiques. Mais, en même temps d’un autre côté le réseau a du mal à se faire entendre dans les grands débats de la société civile. Il n’était pas représenté au Grenelle de l’environnement, semble-t-il, ce qui peut sembler surprenant, compte tenu de l’image et de la capacité de mobilisation que ce concept peut avoir. La coordination entre les Amap à différents niveaux dont le national doit être renforcée pour que ce type d’initiative ait plus d’impact dans les débats de la société civile. Les alliances sont beaucoup plus faciles au niveau local parce que les Amap ne s’adressent pas uniquement à des militants. La force des Amap, par rapport à n’importe quelle forme politique, c’est de pouvoir mobiliser très large et de pouvoir sensibiliser des personnes qui, spontanément, ne seraient pas allés dans une action militante.

Freddy Letissier
Je m’appelle Freddy. Je suis maraîcher au Jardin Enchanté près de Plaisir à Neauphle et on est en Amap depuis 2003. On est deux en GAEC (groupement d’agriculture exploitation en commun). On distribue 100 paniers par semaine. Auparavant, pendant 10 ans, on a fait les marchés, du marché de gros sur Rungis pour finir aujourd’hui en Amap après des expulsions, des expropriations de terrain et diminution de la production.
Le principe AMAP nous a construit en tant que paysan, nous a permis de rester inscrit dans un territoire. C’est aussi un principe de construction pour la société civile parce que je pense que c’est un système d’éducation populaire à l’alimentation qui favorise une prise de conscience écologique et sociale et qui révèle l’influence que l’agriculture a sur nous tous.

Comment en êtes vous venu à l’agriculture ?
Je suis né aux Mureaux. Mes parents sont issus du monde agricole mais n’ont pas exercé le métier de paysan. Mes grands parents étaient paysans dans les campagnes des Ardennes du côté de mon père et de l’Aisne du côté de ma mère. Mes parents m’ont refusé les études agricoles. Nous étions dans les années 70 où un litre de lait dans les Ardennes ne valait guère plus cher qu’un litre d’eau. Le métier de paysan était un métier de crève-la-faim pour les autres membres de la famille, un métier non valorisé avec des gros soucis économiques d’investissement. Il fallait sans cesse moderniser et si tu ne modernisais pas tu n’étais pas compétitif et ton voisin qui était plus malin que toi te prenait la ferme et c’était fini pour toi. On s’est trouvé en 90 avec des exploitations de plus en plus grandes et des demandes de rendement de plus en plus importantes sur les céréales, les vaches à lait. On a assisté en Ile-de-France à la disparition des maraîchers. Aujourd’hui on va bientôt se compter sur les doigts d’une main. C’est catastrophique.

Comment j’en suis venu à l’agriculture ? Au départ par principe d’autonomie. Créer une autonomie familiale, c’était mon but. A partir de ce principe-là on en est arrivé à une autonomie plus conséquente pour 100 familles et aujourd’hui on en vient à se dire qu’il faut construire une autonomie de société beaucoup plus forte à l’échelle de la commune, du département, de la région et de la nation. On est là, tout un chacun, pour reconstruire un équilibre alimentaire. On a donné le pouvoir de notre alimentation à des gens qui aujourd’hui ne couvrent plus nos besoins mais s’enrichissent sur nos besoins. Il faut inverser le processus et retrouver nos besoins.

Vous êtes vous converti au « bio » tout de suite ?
Dès le départ ce n’était pas possible pour moi d’utiliser les produits chimiques. Nous étions dans les années 80 une « bande de marginaux » montrée du doigt. Quand je suis arrivé voici dix ans en région parisienne on disait « c’est quand même bien ». Maintenant c’est les Amap et toute la communication autour avec toutes les émissions radio et télé sur le développement de la « bio » pour revenir à quelque chose de naturel : principe d’autonomie, agriculture de proximité, maintien des savoir-faire, contrôle sur le foncier en tant que société civile, veille sur le foncier agricole. Le foncier est donné à la société paysanne, à la société d’exploitation agricole. C’est la main mise : j’ai 300ha et comme il y a 50 ha qui se libère, il faut que je les récupère, que je monte à 500, 600, 700, 800 ha pour dire que demain je suis viable alors que nous on pense qu’il est possible de développer des polycultures et de l’élevage avec la rotation des animaux et des cultures permettant sur une ferme de 100-120 HA une dizaine de familles minimum (en Allemagne ils arrivent à 50 familles sur 120 ha). Aujourd’hui la plupart des paysans pensent qu’avec 120 ha il n’est pas possible de vivre tout seul. C’est un problème. L’agriculteur ne répond plus aux besoins alimentaires de la société. Il répond aux besoins de l’agroalimentaire, il est là pour fournir de la matière première pour après pouvoir créer de la plus value, via l’industrie alimentaire. Les primes que l’on accorde soit disant aux paysans ne sont pas données aux paysans mais à l’industrie agro-alimentaire pour faire diminuer le coût de la matière première. Même si c’est le paysan qui les encaisse elles ne sont pas faites pour lui. C’est un leurre.

Claire Lamine

Il faut dire en complément qu’en Ile-de-France les surfaces consacrées au maraîchage, à l’ arboriculture (l’élevage ce n’est pas même la peine d’en parler) sont réduites à la peau de chagrin. Ceci ne veut pas dire que c’est totalement irréversible car c’est le résultat de nos choix. Quand il y a des terres qui se libèrent les SAFER (Société d’Aménagement Foncier et d’Etablissement Rural) décident de leur affectation et, en fait, ce sont souvent les voisins qui les récupèrent pour s’agrandir. Les affectations peuvent être orientées dans chaque département par la CDOA (commission départementale d’orientation agricole) constituées non seulement de syndicats agricoles qui représentent la profession mais aussi d’associations de la société civile – qui ne sont pas en fait souvent présentes car elles ne sont pas toujours au courant. C’est un sacré enjeu d’être présent dans les organismes qui décident du foncier. L’agriculture de l’Ile-de-France, comme une grande partie de l’agriculture du bassin parisien et de la moitié Nord, est une agriculture de grande culture, de produits qui vont indirectement à l’alimentation et qui n’approvisionnent pas la population locale.
Freddy, tu témoignes tout à fait des difficultés d’accès au foncier. Une bonne partie des agriculteurs AMAP – on l’a remarqué en PACA – sont des néo-ruraux qui ne reprennent pas l’exploitation de leurs parents et qui ont du mal à retrouver des terres. Souvent ils vont galérer pendant quelques années à d’abord louer des terres à des voisins pour faire du maraîchage car en Amap on n’a pas besoin de 120 ha. Mais certains qui louent ces terres vont se faire virer à cause de bails assez précaires. L’Amap « Les jardins de Cérès » dans l’Essonne a obtenu la mise à disposition sous des formes diverses de terres de foncier public intercommunal : ce sont des manières intéressantes d’appuyer l’installation de jeunes agriculteurs.


Freddy Letissier

Et donc de ce fait on ne produit que des légumes.
L’Amapien, ce n’est pas un consommateur ni un ‘consommacteur’ – je ne comprends pas ce terme. On est arrivé à l’idée que c’est un coproducteur car on est tous un peu ensemble coproducteur de notre futur, de notre avenir, de ce que l’on va vivre ensemble, de la manière dont on va partager. Ce sont des prises de décision collective. On a créé un groupement de réflexion et, à partir de là, on réfléchit ensemble et c’est cette intelligence commune, cette réflexion commune qui amène les décisions qui sont prises pour les campagnes à venir en terme de prix du panier, de choix des produits et de la quantité de ces produits tout en respectant aussi la nature. Si demain on ne nous demande que des tomates on dira que ce n’est pas possible. Il faudra réfléchir un peu plus intelligemment au système. On a besoin de toutes les familles de légumes pour pouvoir faire des rotations, pour ne pas revenir tous les ans avec la même culture au même endroit. Non seulement on va coproduire ensemble notre devenir alimentaire mais on va aussi coproduire notre devenir social. Ce système a une valeur de transformation sociétale. Le principe Amap, c’est quelque chose de constructif. La plupart des personnes qui sont dans l’Amap depuis l’origine (depuis 4 ans) ne veulent rien changer. Elles ont réappris à cuisiner. Au départ c’était un peu compliqué. Maintenant elles ne se posent plus la question du comment on va faire les courses. Elles reçoivent leur panier : on a çà, çà et çà… à cuisiner. Peut-être vont-elles faire quelques courses en complément pour accompagner les légumes mais la base de l’alimentation c’est ce panier qu’elles reçoivent toutes les semaines et à partir duquel elles vont composer le menu de la semaine. Quoiqu’il en soit, on ne fait pas les courses de la même manière. On sait presque à l’avance ce qu’on va acheter et ce dont on a besoin. Economiquement parlant cela coûte moins cher de s’alimenter ainsi. Actuellement notre panier est à 17,30 euros pour la semaine. Avec tout ce qu’il y a dans le panier on peut nourrir une famille de 4 personnes à raison d’un repas par jour. Un tel prix de 17,30 euros pour 28 repas est modique compte tenu de la qualité des légumes reçus. Non seulement il y a le côté gustatif mais il y a aussi le côté nutritionnel de ces légumes là. Cela n’a quand même rien à voir.