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La Culture dans tous ses états

La véritable richesse des Hommes

La culture dans tous ses états

Dans son sens le plus large, la culture peut aujourd’hui être considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. Par abus de langage, on utilise souvent le mot « culture » pour désigner presque exclusivement l’offre de pratiques et de services culturels dans les sociétés modernes, et en particulier dans le domaine des arts et des lettres.

 

En généralisant l’acception éducative du mot culture, c’est le sens figuré qui a prévalu dans la langue française, au détriment du travail de la terre. Mais, comme l’indique Rey, au sens moral de développement des facultés intellectuelles qui a supplanté l’usage agricole, lequel reste usité, se serait ajouté au 18e siècle le mot allemand Kultur (proposé par Kant) et donc une définition plus civilisationnelle du vocable.

On aurait cependant tort de séparer trop nettement ces trois grandes significations, d’ailleurs assez récentes, du mot culture. Seules des connaissances, de plus en plus sophistiquées depuis le Néolithique, ont su rendre la terre féconde. Ces dernières relèvent moins du hasard et de la nécessité que de la lente et progressive germination sur le substrat symbolique et technique qui caractérisait les humains depuis l’aube des temps paléolithiques. Difficile de ne pas considérer, à cet égard, les peintures rupestres de Chauvet, Lascaux, Altamira – ou encore l’admirable sculpture La Dame de Brassempouy du Musée des Antiquités Nationales de Saint-Germain-en-Laye (premier visage connu d’une humanité qui, voici 25000 ans, soignait déjà son apparence en tressant ses cheveux) comme de la Culture, et des plus artistiques. Contrairement aux animaux, les humains modifient largement leur nature interne et externe ; c’est ce qui fait dire à Edgar Morin que la nature de l’Homme, c’est sa culture. Les paysages que l’agriculture a lentement modelés sont tout autant institutionnels que les corps sculptés par cette « culture physique » nommée bodybuilding, qu’une figure de style littéraire, ou que n’importe quel objet du musée du Jouet de Poissy. C’est pourquoi, étant historiquement institués, les paysages monotones de l’agriculture productiviste, qui détruisent si bien la biodiversité, sont politiquement réformables.

 

Sens intellectuel et anthropologique

Quant aux sens intellectuel et anthropologique, ils renvoient tous deux à la morale : au culte du symbolique et du rapprochement entre les êtres, que les valeurs, les représentations du monde et les croyances (etc.) surplombent et dont ils renforcent la cohésion. A cet égard, l’excellent Rey se trompe – ce qui est fort rare – lorsqu’il attribue à l’anthropologie allemande et anglaise des 19e et 20e siècles le mérite de nous avoir gratifié de cette signification du mot culture qui est pourtant déjà bien présente chez Rousseau  50 ans avant Kant ; ce qui faisait dire à Lévi-Strauss que Jean-Jacques Rousseau est le fondateur de l’anthropologie. Les sociologues de l’Ecole française (Durkheim, Bouglé, Mauss, etc.) s’inscrivent dans cette lignée inaugurée par Rousseau lorsqu’ils étudient les civilisations et les religions les plus diverses tout en militant pour un solidarisme abstrait que rend effectif la solidarité tant avec Dreyfus (aux côtés de Zola), la solidarité avec et par l’éducation publique (participation active aux débats lancés par Jules Ferry et à l’avènement des Sciences de l’éducation que les Ecoles normales vont matérialiser) ou avec les coopératives ouvrières (surtout Mauss dans L’Humanité et aux côtés de Jaurès). Chez eux, la culture est toujours à la fois instruction des personnes, patrimoine de connaissances d’une collectivité et opérateur de lien social garant de la cohésion d’un groupe plus ou moins étendu : de la communauté de base où tout le monde se connaît à l’aire de civilisation.

 

Comprendre les cultures locales pour mieux les dominer

Si les actuelles missions des ministres, des conseillers régionaux ou des maires adjoints centrés sur la culture couvrent des domaines aussi variés que les fêtes, les musées, les théâtres et cinémas et les relations interculturelles, c’est du fait de cette histoire dont certaines phases ne sont pas très glorieuses s’agissant, pour les trois grandes puissances coloniales des 17e, 18e et 19e siècles (Angleterre, Espagne et France), de comprendre les cultures locales pour mieux les dominer tout en envoyant des missions évangélisatrices et des colons qui, souvent très violemment (voire génocides à l’appui), légitimeront leur violence symbolique et militaire au nom de la Raison. Tout le monde ou presque – à gauche comme à droite –, croira aux missions civilisatrices des écoles implantées dans les territoires outre-mer et distribuant des connaissances universalistes souvent au mépris des savoirs locaux. C’est dans ces pays ayant constitué les grands empires que la situation post-coloniale se traduit aujourd’hui en enjeux multiculturels très locaux que les municipalités doivent gérer. Mais, là aussi, on aurait tort de raisonner seulement en termes de coûts : la multiplicité des cultures est aussi une ressource qui peut donner de grands atouts aux villes sachant la respecter.

 

Aujourd’hui les fêtes urbaines où des identités variées cohabitent

C’est le même degré d’impératif moral, le même souci de solidarité et de diversité fécondes qui poussent les humanistes d’aujourd’hui à défendre une autre agriculture plus respectueuse des équilibres environnementaux (et de la santé publique), les fêtes urbaines où des identités variées cohabitent dans le respect de l’interculturel et une éducation qui passe autant par les lieux donnant à voir de l’art – car la création a ses propres exigences – que par les dispositifs où la culture sert, avec l’immense efficacité d’une action indirecte et non stigmatisante, des objectifs de sociabilité à renforcer, d’éducation, de (re)socialisation, ou de prévention de la délinquance.

Loin de constituer uniquement l’épreuve la plus éliminatoire de certains concours de Grandes écoles, la culture – à tous les sens du terme ici rappelés – est devenue aujourd’hui la véritable vocation d’une gauche consciente de ses traditions intellectuelles et assumant pleinement le primat donné à la seule richesse qui compte véritablement : la richesse des Hommes. w

Salvador Juan        

 

1) Voir son Discours sur les sciences et les arts de 1750. L’anthropologie du point de vue pragmatique, ouvrage de Kant auquel Rey fait allusion dans son admirable Dictionnaire historique de la langue française (T.1, p. 974), ne sera publié qu’en 1798.

2) Même Tocqueville, qui reconnaît la destruction coloniale des savoirs locaux en 1837 écrit dix ans après que la société musulmane, en Afrique, est « une civilisation arriérée et imparfaite » “Rapports sur l’Algérie” (1837-47).

 

 Photos

En haut : Concert Raoul Paz le 2 juillet 2008, premier des grand concert annuel gratuit au parc Meissonier.

Au milieu : Animation de rue Compagnie Production du sillon.

En bas : Les Perturbateurs  au marché de Poissy, le 15 mai 2011, spectacle de rue par  La compagnie du Sillon