L’agriculture des OGM

De la légendaire prudence paysanne à la négation de sa vocation

 

Le débat actuel sur les OGM doit être resitué dans son contexte historique et social pour bien en comprendre les enjeux ; car les OGM ne sont pas que le dernier avatar d’une agriculture ayant, depuis 10 000 ans, toujours modifié les espèces végétales ou animales pour les améliorer. Les OGM sont, en réalité, la matérialisation d’un processus de technocratisation de l’agriculture et un pari de plus sur les équilibres écologiques comme sur la santé humaine.

 

Le mode de production agricole qui voit naître les OGM

Les Pisciacais qui ont un chat ignorent peut-être que la domestication de ce félin ronronnant est presque aussi ancienne que l’agriculture puisqu’elle date du néolithique et accompagne les premières grandes civilisations agraires où il est souvent divinisé, de l’Egypte pharaonique à la Mésopotamie (Irak) sur tout le croissant fertile, en passant par l’actuelle Turquie, la Perse (Iran) et jusqu’à la Chine. Il servait, avant l’invention des silos hermétiques, à protéger des rongeurs les réserves de semences pour l’année d’après. Le chat a donc toujours été, dans les aires culturelles de semailles, un agent essentiel de la sécurité alimentaire collective et une garantie d’autonomie personnelle pour les paysans. C’est précisément cette sécurité collective et cette autonomie individuelle séculaires que les OGM mettent en cause aujourd’hui.

Si l’OGM est techniquement vendu comme censé augmenter les rendements et diminuer l’usage des pesticides (ce qui est controversé et, en tout état de cause, elle ne les remplace pas), elle entraîne aussi socialement une dépendance en cela que les agriculteurs en faisant usage doivent racheter chaque année leurs semences au propriétaire de l’OGM. Comment en est-on arrivé là ? Comment la légendaire prudence paysanne a-t-elle pu se laisser vaincre par l’appât du gain et comment les agriculteurs acceptent-ils de signer des contrats d’exclusivité qui nient les fondements de leur vocation ?

Au-delà de la lente sélection qu’opèrent depuis toujours les agriculteurs eux-mêmes, les fort chères semences hybrides issues de recherches qui se généralisent au 19e siècle en France augmentaient déjà le rendement mais ce dernier diminuait en cas de réutilisation des semences gratuites issues de ces plants. Le bilan coûts/avantages de ces progrès techniques était cependant économiquement positif puisque le rendement céréalier a été multiplié par quatre en moins de cent ans, même si la pratique des engrais artificiels, se développant déjà durant la seconde moitié du 19e siècle en Europe, rend plus modeste la portée réelle des hybrides.

 

Le rapide déclin de l’indépendance paysanne et l’industrialisation de l’agriculture

Alors que les paysans vivant de polyculture élevage, majoritaires, continuent de fertiliser avec du fumier ou du compost et de réutiliser leurs propres semences, les plus grands céréaliers achètent déjà des hybrides et des engrais artificiels au 19e siècle, au point que Marx(1) évoque les conséquences environnementales de la recherche de profit à court terme : « chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, est un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité ». De quel progrès parlait Marx ? Le sociologue allemand libéral Max Weber, son adversaire, nous donne la réponse à cette question en écrivant(2) que : « le sol lui-même, ne prospère plus naturellement : la terre est bourrée d’engrais artificiels, de potasse et de phosphate produit sous l’effet d’un travail extérieur. » La dépendance augmente d’un cran avec les productions qu’exige l’industrie à peu près à la même époque.

Le sociologue français Maurice Halbwachs écrivait au début du 20e siècle(3) que : « les petits paysans propriétaires de Picardie cultivent des plantes industrielles. (…) Leur indépendance est donc toute formelle. Ils représentent plutôt comme une section des grandes usines où ils envoient tous leurs produits, au sort et à la durée desquels leur propre existence est liée ». Halbwachs ajoute que la seule différence entre les ouvriers et les paysans dépendants du monde industriel – comme le sont aujourd’hui ceux qui élèvent des vaches laitières, ceux qui cultivent du coton ou des agrocarburants – c’est que leurs produits sont moins poussés au plan des procédés : il voulait dire moins technologisés. C’était encore vrai en 1913 ; c’est largement devenu faux dans de larges parties du globe et notamment avec les cultures hors-sol. Par exemple, les milliers d’hectares sous serre, immense tâche blanche qui se voit à l’œil nu de satellite à l’échelle européenne (sa superficie est comparable à celle du lac Léman), de la région de El Ejido en Espagne (province d’Almeria) où les cultures sont essentiellement hors sol, donc totalement chimiques et où travaillent des immigrés précaires. Enfin, Halbwachs précise, dans le même passage que les paysans de son époque sont comparables à des terminaux de la grande industrie.

Il faudra un demi-siècle de plus pour que le processus devienne quasi général et pour que
Henri Mendras évoque(4), en 1967, cette paysannerie dépossédée, par la grande industrie, de la production des intrants (les engrais et les pesticides), exclue des chaînes de transformation et d’échange des productions végétales et animales, asservie aux contraintes du marché ; que cette société paysanne occidentale vivait les derniers jours d’une civilisation agraire vieille de plusieurs millénaires. L’agriculture moderne est devenue l’usine à la campagne(5).

Outre le fait de servir les industries textile et alimentaire, cette agriculture est toujours plus spécialisée. Non seulement elle sépare élevage et culture mais elle favorise les espèces animales très particulières (par exemple la vache Holstein au rendement laitier supérieur mais une véritable machine à dévorer et à la santé fragile) et des monocultures toujours plus spécifiques fortement engraissées (ce qui entraîne les plantes adventices ou « mauvaises herbes ») et qui attirent d’autant plus les insectes prédateurs proliférant proportionnellement au festin qui leur est offert. La réaction logique pour maintenir et augmenter les rendements est la chimie vétérinaire ou la viande aux hormones et la chimie « phytosanitaire », à fortes doses. Le terrain de jeu des OGM est, dès lors, bien préparé.

 

Le terreau d’implantation des OGM

L’agriculture industrielle qui engendre, dans certains pays tels que les USA, le Canada, l’Argentine ou le Brésil, des exploitations de plusieurs centaines voire milliers d’hectares fertilisées et, depuis les années 1960, traitées chimiquement en avion, est donc le terrain et le terreau d’implantation des OGM ; le soja et le maïs transgéniques qu’on y produit étant exportés ou nourrissant les bovins destinés à la consommation locale et à l’exportation. En France, les exploitations ont également vu leur taille augmenter – leur surface moyenne est passée de 28 à 42 hectares de 1950 à 2000 – et l’on observe une raréfaction des fermes dont la surface est inférieure à 75 hectares. L’industrialisation des procédés, c’est aussi des agriculteurs lourdement endettés : le Crédit Agricole était dans les années 1980 la première banque mondiale pour le montant des crédits octroyés ; elle serait encore de nos jours dans le « top 10 » des banques mondiales tous critères confondus.

Tout ce qui favorise le rendement à court terme est positif pour l’agriculture industrialisée, indépendamment de l’environnement ou de la santé publique. Les OGM sont la dernière trouvaille des multinationales telles que Monsanto qui travaille tant sur le clonage animal que sur les plantes transgéniques beaucoup plus intéressantes pour son chiffre d’affaires.

 

Le gène « Terminator »

Gilles-Eric Séralini avait déjà montré(6), voici une dizaine d’années, que la caractéristique fondamentale des céréales transgéniques est non pas de diminuer l’usage des pesticides mais de rendre les cultures tolérantes à ce poison qui éradique toutes les autres herbes et les insectes. Soja, colza, maïs et coton, vont donc non seulement éparpiller leur pollen dans les champs voisins – risquant de tout transformer en produits brevetés alentour –, mais recevoir de plus en plus de Roundup, le pesticide favori de Monsanto. Les doses augmentent car d’autres espèces d’insectes ou d’autres herbes non voulues remplacent celles qui sont décimées les premières. Avec les semences à racheter chaque année, car dotées du « gène Terminator » destiné à rendre stériles celles qui sont produites naturellement, les industriels du transgénique ont un marché potentiellement en croissance permanente. Sachant que le blé, le riz et le maïs représentent plus de 50% des plantes nourrissant l’ensemble des êtres humains sur la planète, on voit comment les OGM peuvent devenir la plus redoutable arme alimentaire de tous les temps…

 

OGM : pour quels progrès ?

Les scientifiques inféodés aux industriels de la chimie agricole, ceux qui aujourd’hui attaquent les expériences de Séralini montrant les dangers des OGM pour cause de protocole de recherche insuffisamment longs et étayés – alors que ceux qui ont permis la mise sur le marché des OGM étaient tout aussi incomplets –, mais aussi des politiques tout comme Bush, présentent les OGM comme un progrès. Ils ont raison. Sans le moindre doute, les OGM sont un progrès dans la contamination des eaux et des aliments par les pesticides, dans le déclin de la biodiversité et l’artificialisation du vivant, pour les profits des multinationales, l’insécurité alimentaire collective et la désautonomisation des paysans. Ils feront aussi probablement progresser le cancer et les maladies hormonales. Vivre sa Ville appartient à ces « irresponsables » qui, à l’image des Faucheurs volontaires, préfèrent épargner à l’humanité de tels «  progrès »…

Salvador Juan

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(1) Le capital, 1867, Editions Sociales, 1976, p. 360.
(2)La bourse, 1894-1896, Transition, 1999, p. 46.

(3)La classe ouvrière et les modes de vie, 1913, Ed. Alcan.

(4)Mendras H. 1967, La fin des paysans, 1967, Paris Actes Sud, 1984.

(5)Prével M. L’usine à la campagne, L’Harmattan, 2007.

(6) Gilles-Eric Séralini Génétiquement incorrect, Flammarion, 2003.