Compte-rendu de la soirée Economie solidaire et action municipale

Conférence-débat organisée par Vivre sa Ville avec le soutien de la Mairie de Poissy
Economie solidaire et action municipale

Après les soirées sur les Amap, la vidéosalturveillance et la gestion de l’eau, Vivre sa Ville a choisi de s’intéresser à l’Economie Solidaire. « Comment passer d’une politique d’insertion à un soutien plus large aux initiatives locales, en matière de services de proximité, de culture, d’environnement ? » Intervenant principal sur ce thème le 28 novembre 2011, salle Blanche de Castille à Poissy, le sociologue Jean-Louis Laville a exposé les principes de l’Economie Sociale et Solidaire.

 La soirée est introduite par Anne-Marie Vinay, première adjointe au maire. L’élue en charge de la politique de la ville et de la cohésion sociale souligne que l’économie solidaire (10% de l’économie française) présente l’avantage en temps de crise d’être créatrice d’emplois. Elle existe par exemple à Poissy autour des circuits courts des Amap. La mairie a l’intention de favoriser le plus possible ce type d’économie : un café solidaire pour les travailleurs immigrés va bientôt s’ouvrir à Poissy.

 
 
   

Salvador Juan, qui enseigne la sociologie à l’université de Caen, anime cette soirée dont le principal intervenant est le sociologue Jean-Louis Laville, professeur au CNAM (Conservatoire National des Arts et Métiers).

Un peu d’histoire
Partant du constat que le modèle social européen est en train de s’effondrer, Jean-Louis Laville propose un éclairage historique afin de mieux comprendre ce qui s’est passé depuis deux siècles et nous aider à entrevoir une nouvelle société de personnes –et non de capital– qui produit et vend sur le marché un bien ou un service en réponse à un besoin social. A l’heure où la gauche européenne n’a plus de projet audible, il propose de tourner les regards vers les pays du Maghreb et de l’Amérique du Sud où la vitalité démocratique se réaffirme plus particulièrement.
Au début du XIXème siècle la société ne pouvait générer de la richesse pour tous. En complément d’une liberté retrouvée est né un mouvement d’«associationnisme solidaire » (du socialiste républicain Pierre Leroux1) qui succédait à la charité en démocratie. Ce mouvement qui favorisait les expériences sociales, s’inscrivait dans un cadre institutionnel qui n’était pas durable. Une rupture s’est vite produite entre le social et le politique, ainsi la solidarité s’est transformée en changement révolutionnaire pour aboutir au totalitarisme. L’économie sociale s’est trouvée isolée. « Les coopératives pensaient changer le marché ; c’est le marché qui a changé les coopératives ».
La social-démocratie, après la seconde guerre mondiale, a « civilisé » le capitalisme, la forte intervention de l’Etat social corrigeant les inégalités du marché. La déclaration de Philadelphie2 souligne en 1944 que « le travail n’est pas une marchandise » et que le développement économique n’est valable que s’il porte le développement social. Pendant la période des « Trente Glorieuses » les deux sphères opposées du marché et de l’Etat social vont jouer de manière complémentaire. Cette coopération s’est révélée fructueuse pour tous mais elle a eu comme conséquence de marginaliser l’économie solidaire.

Les limites des théories économiques
Cette synergie privé-public va néanmoins connaître à partir des années 70 une série de crises. On assiste aux grèves des ouvriers spécialisés, aux mouvements écologistes et féministes. En 1972, le rapport du Club de Rome, (groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires nationaux et internationaux, ainsi que des industriels de 53 pays, préoccupés des problèmes complexes auxquels doivent faire face toutes les sociétés, tant industrialisées qu’en développement) annonce que la croissance atteindra bientôt ses limites. 
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Les indicateurs de richesses (comme le PIB) sont sérieusement remis en question. Par ailleurs, on insinue de plus en plus que trop d’Etat nuit aux performances. En 1989, le consensus de Washington (un corpus de mesures standard appliquées aux économies en difficulté face à leur dette) prône que les relations économiques et sociales doivent être désormais fondées sur le primat du marché. Il s’ensuit une nouvelle gestion publique qui privilégie avant tout l’efficacité. La gestion des associations est à son tour gagnée par cette nécessité de la performance à tout prix.
La crise que nous vivons depuis 2008, montre à l’évidence les limites des théories économiques néo-libérales. Nous sommes à la croisée des chemins dans les rapports de la société civile et de la société politique et nous pouvons espérer un nouvel équilibre entre les pouvoirs publics et l’économie solidaire qui connaît une véritable renaissance. Il n’empêche que l’actuel climat d’insécurité qui va croissant entraîne un danger de régression autoritaire. Pour éviter cette dérive dont les effets seraient très dommageables, il est absolument indispensable que notre société emprunte le chemin de l’approfondissement démocratique, ce qui suppose que cette autre économie qu’est l’économie sociale et solidaire (l’ESS) soit davantage prise en compte.


Des intervenants et des témoignages
Cette conférence que certain(e)s auraient souhaité plus longue –tant elle était intéressante– a été suivie de trois courtes interventions qui ont fait connaitre des exemples d’ESS au niveau local.
Roger Daviau gérant de Coopactive (coopérative d’activités et d’emplois), souligne que les coopératives sont minoritaires dans l’ESS, les associations étant beaucoup plus nombreuses. La voix de chaque membre dans une coopérative, compte de la même manière. Par ailleurs les richesses créées retournent aux utilisateurs et bénéficiaires de la coopérative. A Coopactive, 40% des bénéfices vont à la part salaire (intéressement, etc.) et 40% partent à la structure (réserve impartageable). Les coopératives ont toutefois un point faible : elles manquent de solidarité. Coopactive, en signant un partenariat avec une « couveuse d’entreprises3» (outil d’innovation, de développement économique et d’insertion sociale) entend lutter contre cette attitude individualiste.
Ensuite le témoignage émouvant de Jean-François Ganivet, l’un des responsables du Relais international de la jeunesse de Poissy. Il nous a raconté comment en 1963, les CLAJ, (Clubs de loisirs et d’action de la jeunesse) –association de jeunesse et d’éducation populaire– ont fait l’acquisition d’une maison dans un quartier résidentiel de Poissy, afin de développer les loisirs des jeunes des banlieues. Cet achat est financé par les autres centres déjà existants et par une grande souscription lancée dans les quartiers par les militants de l’association. Aujourd’hui, Le Relais accueille chaque année, près de 150 groupes, soit plus de 4 000 personnes. Tous les responsables ont à cœur de préserver ce lieu de rencontre convivial.
Michel Schalamon, quant à lui, a présenté la double activité des « Jardins de Poissy » . Cette association a mis sur pied une Amap (Association pour le maintien de l’agriculture paysanne4) dont les membres financent la production d’un agriculteur qui s’engage en retour à leur livrer chaque semaine un « panier » de légumes de saison. Elle a également créé un SEL4 (Système d’échanges local) qui met en commun les compétences, favorise l’entraide, encourage les rencontres et permet l’échange de savoirs, de biens et de services de voisinage.
Jean-Louis Laville a ensuite répondu aux nombreuses questions de la salle. Il a souligné que l’ESS, n’est pas seulement un outil d’insertion mais c’est avant tout une démarche citoyenne, née des forums. Il est temps que cette voie soit reconnue et entendue pour que nous puissions engager une révolution tranquille en réponse aux crises que nous traversons. Le dualisme Marché‐Etat ne suffit plus ; il devient indispensable de tenir compte des apports de la société civile à travers ses engagements économiques et citoyens.
En France, on peut regretter que les municipalités fassent très rarement appel aux entreprises de l’ESS. Notre pays gagnerait à s’inspirer de l’exemple du Brésil dont le gouvernement finance des forums où les membres de la société civile participent à l’élaboration des politiques publiques!
A la fin de la conférence, pour ceux ou celles qui voulaient en savoir plus, la librairie de Poissy ”Le Pincerais” proposait un stand de vente des livres de Jean-Louis Laville.

Vivre Sa Ville

1) Article de Bertrand.Colin “Changer de paradigme économique : l’Economie sociale et solidaire” Mediapart du 15 Juillet 2011, “De la possibilité d’une démocratie économique” Mediapart du 06 Septembre 2011, et Propositions pour l’économie sociale et solidaire, 30 Novembre 2009 par Chantal Richard

2) Déclaration de Philadelphie : Le 10 mai 1944, la Conférence générale de l’Organisation internationale du travail, réunie à Philadelphie, aux États-Unis, a adopté la Déclaration de Philadelphie qui redéfinit les buts et objectifs de l’Organisation internationale du travail. Cette déclaration, adoptée à l’unanimité par les représentants (délégués des gouvernements, des employeurs et des salariés) s’adresse « à tous les humains » et « insiste sur leur dignité. Elle consacre la reconnaissance à l’échelle internationale de l’importance des questions économiques et sociales, et du fait qu’elles sont indissociables des autres aspects des questions internationales ».

3) Union des couveuses d’entreprises, tester, valider, créer”, www.uniondescouveuses.com

4) Pour plus de détails sur les AMAP et le SEL voir le site Le Jardin de Poissy : http://lejardindepoissy.free.fr